par Denis Dabbadie


 

Ma rage m'arroge… le droit de pousser des cris primaux et primitifs (moi qui croyais que la crise actuelle exacerbait le caractère de chacun, or moi – tous les amis vous le confirmeront –, je suis le plus doux des hommes !) : c'est mon hommage à Michel Piccoli qui m'avait jadis convaincu de son talent dans Themroc, ce film à redécouvrir, où il ne prononçait pas une seule parole intelligible. Au fait, de quoi est-il mort ? L'amie Anne affirmerait, comme dans son « Depuis le Brésil » ci-joint : « Du Covid-19, faut-il le préciser ». Mais oui, Anne : il conviendrait de le préciser. On peut mourir d'autre chose, en ce printemps 2020 – d'un cancer, par exemple, comme on peut aussi en guérir. En Russie (mais, bien sûr, c'est du bourrage de crânes – ça marche très bien avec ces Slaves !), on publie les statistiques de ceux qui sont sortis de réanimation. Chez nous, c'est de l'information objective : on nous a gavés du nombre de morts.

Autre exemple : les services de cardiologie fermés pendant deux mois – on verra plus tard. Pour un certain nombre, c'est déjà tout vu, mais ce ne sera pas comptabilisé dans des chiffres jetés quotidiennement en pâture. Ah, le nombre de pathologies laissées sur le carreau auxquelles les hôpitaux vont devoir à nouveau faire face, sans parler des désordres psychologiques, chez les enfants, les ados, les couples, et même…  les vieux !

Comme dirait Le Monde (LE journal français de référence !) qui n'a pas hésité à titrer (lemonde.fr du 19 courant) : « Coronavirus : l'âge principal facteur de risque de mortalité ». Ajoutez au moins : mais pas que.

Un des critères de l'apparition des totalitarismes : celle d'une « novlangue » (rappelons-nous les travaux de Victor Klemperer !). On nous dit maintenant « traçabilité » : on l'a dénoncée pour la Chine. J'applaudis des deux mains lorsqu'il s'agit des primeurs. Mais, même si près de sucrer les fraises, je ne suis pas encore un légume : appelons un chat un chat et disons « flicage » puis, en connaissance de cause, décidons si le jeu en vaut la chandelle. Comme disent les djeunes : « habilité d'ta race » !

« Liberté »  –  mot covidé désormais de son sens : quel nouvel Éluard réécrira son nom, et sur quoi ?

Mercredi, j'avais prévu d'enfin assouvir mes envies de baignade : je suis de ces privilégiés qui ont pris du poids et, là encore, on retrouve « l'âge principal facteur de... ». Je peux, certes, dorénavant, m'adonner au golf, mais moi j'aime nager. Quand les piscines rouvriront-elles ? Je ne pense pas seulement à ma petite personne : aussi à ce que représente, par exemple, pour ma tante (née en 1932) son aquagym hebdomadaire – rencontres avec les amis (tantôt l'un, tantôt l'une l'y emmène et l'en ramène), activité physique, sans parler de cette inscription dans le temps à un âge où l'on perd ses repères (elle vit toute seule, avec sa chienne, dans son mas, et ne se plaint en aucune manière). J'habite en Haute-Savoie, à 1 km de Genève. En France, tout dépend des préfets, mais on ne sait pas trop où nous en sommes en la matière, pas plus qu'en d'autres : pour les lacs de Haute-Savoie,  "activités nautiques et terrestres autorisées, baignades interdites", alors même qu'à Annecy le préfet a interdit celles-ci, le maire les a autorisées – lui n'est pas nommé, c'est un élu qui a au moins un sens... du calendrier.

Les douanes sont toujours fermées : même sur la « voie verte » inaugurée à l'automne dernier, on a érigé quelques barrières. Un ami a eu l'idée de passer par-dessus – et la surprise de voir surgir des buissons des garde-frontières suisses qui l'ont, comme ils disent, « amendé » : 100 CHF.

À la douane de Mon Idée (ouverte en semaine, jusqu'à 20 h – c'est celle qu'emprunte ma fille pour emmener et ramener mes petits-enfants, inscrits "là-bas", de l'école, pour l'instant en demi-journée et en demi-groupe), je fus arrêté par une garde-frontière plus aimable que ses collègues masculins à qui j'ai exhibé... la petite carte de rendez-vous d'une amie médecin, qui exerce à Thônex (commune genevoise), en affirmant que j'avais une visite médicale dans son cabinet. Même si de jaune seulement vêtu, mais le teint sain (mais « tout homme en bonne santé est un malade qui s'ignore ») – c'était bien un "Sésame" ! J'entrai au paradis.

L'impression reçue ensuite fut intense. La "pensée" de Pascal reste d'actualité : "Vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au-delà". En l'occurrence, il suffit de passer... le Foron, quelques mètres de large !  À Genève, la vie ! Beaucoup de voitures, presque pas de masques, dans les magasins non plus (ni les vendeurs ni les clients), pas de flèches vous enjoignant un itinéraire obligatoire. J'ai été rejoint par un ancien élève à Port-Gitana (commune genevoise de Bellevue, côté Jura), plage aujourd'hui aménagée où papotaient, bronzaient, pique-niquaient en famille bon nombre d'inconscients – un des traits de caractère bien connu de la population de la Confédération... Malgré la bise, nous avons savouré les fraîches (17°) ondes lémaniques (une fois dedans, délicieuses) ! Nous étions ensuite invités à dîner chez une ex-collègue de mon ex-lycée, qui ne se remet pas tant de n'avoir pu fêter son anniversaire que des nouvelles directives doctement énoncées par le proviseur : grâce à la crise sanitaire, on a pu mesurer combien le "présenciel" était dépassé et, dès la rentrée de septembre, il faut se préparer à davantage de "distanciel" (mon mari !).

port gitana

"...à Port-Gitana (commune genevoise de Bellevue, côté Jura)" (DR)

[Digression distanciée : à Grenoble, la belle-fille d'une amie, professeur d'allemand, exerçant évidemment dans plusieurs villes de l'Isère, s'est vue, cette semaine, signifier par le Rectorat (évidemment injoignable, sinon par courrier électronique) qu'elle aurait en "distanciel" cinq élèves chamoniards (qu'elle n'avait jamais vus), recevant ensuite un mél lui enjoignant de... faire du présenciel, ce vendredi – à Chamonix !]

Pour le retour de nos agapes au PDG (les autochtones appellent ainsi le très chic Pays de Gex), j'ai ramené mon commensal chez lui à Ferney-Voltaire. À la douane, "ils" étaient là, une demi-douzaine, mais (hum, hum, j'ai toujours prêché que dans la vie dire la vérité était le plus simple...) j'ai expliqué que je désirais simplement rentrer chez moi (de l'autre côté de Genève : si je la traverse, je fais 10 km, si je dois contourner la Suisse – consultez une carte !) ; j'ai dû montrer mes papiers et... ai été invité à passer !  À Moillesulaz (c'est la douane située à 1 km de chez nous, côté Alpes), il n'y avait personne ! D'ailleurs la Genève nocturne était encore plus impressionnante que la diurne : quasiment vide !

Nous fûmes hier au bord du lac, avec ma fille et mes petits-enfants, Diego (11 ans, il déteste les activités aquatiques...) et Margot (bientôt 10 ans, elle les adore) – à La Pointe (non loin d'Yvoire, « un des plus beaux villages de France »), minuscule plage d'ordinaire sympathique : "fermée", avec une camionnette "ASVP" (je ne connaissais pas - merci le virus ! - on en apprend tous les jours : "Agents de Surveillance de la Voie Publique" – ils peuvent verbaliser : il faut bien renflouer les caisses – non, ce ne sera pas le 1% ni les 10% les plus riches qui s'y colleront, faut pas rêver, l'ami Vincent Lindon - si vous connaissez son "cri du coeur" !) qui venait,  au moment où nous arrivions, de chasser des jeunes – mieux vaudrait, évidemment, qu'ils restent devant leurs "écrans magiques" ou, chez eux, à s'adonner à la fumette – ça fait marcher le "commerce". Ils nous ont gentiment prévenus que ladite camionnette n'arrêtait pas de patrouiller. J'avais de toute façon décidé de me baigner, quitte à dire que j'avais traversé le lac et venais de l'autre rive (suisse) au cas où il y aurait un contrôle. Comme Margot voulait aussi se baigner, nous avons finalement emprunté le chemin dit "marchepied" (en France, 3,25 m du rivage ne peuvent être propriété privée et doivent rester accessibles à tout le monde, avec interdiction de stationner). Au bout de quelques centaines de mètres, nous avons pu enfin, chacun à son goût, profiter des joies aquatiques ! Avons-nous contaminé les canards et le cygne solitaire mallarméen dont seul le coup d'aile ivre délivre !

Je suis désormais prêt à la désobéissance civique…


(22 mai 2020)

 

Image : Port-Gitana