par Anne Poiré


 

Après une pause totale depuis le vendredi 13 mars au soir, la semaine dernière, c’étaient quelques maternelles et écoles primaires qui ouvraient à nouveau. Une semaine après, 70 écoles à peine - sur 40 000 établissements - sont désormais à nouveau fermées, après des cas de contamination. Déconfinement oblige, ce matin, c’est le tour des 6e et 5e des départements classés verts – dont la Loire où je vis -, c’est-à-dire, en gros, dans lesquels les lits en réanimation sont en nombre suffisant, les services ne sont plus saturés. Quelle chance : je n’enseigne qu’au lycée. Pour moi, le télétravail, tranquille, désormais, durera encore jusqu’à la fin du joli mois de mai. D’ici là...

C’était compliqué, la semaine écoulée, pour les parents comme pour les enseignants, avec des enfants dont les écoles sont restées fermées, d’autres dans lesquelles les petits n’étaient pris en charge que deux jours par semaine, voire, j’en connais, deux demi-journées. Et pas tous ; en maternelle, quand on limite une classe à cinq élèves, c’est à peine si chaque petit peut voir sa maîtresse quelques heures. Les pré-adolescents n’iront que deux jours par semaine au collège, le lundi et le mardi pour le premier groupe, et le jeudi puis le vendredi pour les suivants. Ah, zut, cette semaine, justement, c’est l’Ascension : un jeudi férié, donc, suivi du pont habituel. Eh bien ça démarre fort, pour 50 % de ce petit effectif de collégiens ! Peut-être aurait-il fallu envisager un retour progressif le lundi pour le groupe A, le mardi pour le groupe B, et la fin de la semaine offerte à tous pour que chacun puisse récupérer après tant d’émotions.

Pour les plus grands, l’incertitude règne toujours. Le ministre ne nous informera que le 27 mai de sa décision concernant la reprise - ou non - des cours. Surtout : ferons-nous ou non passer l’oral de français ? Le lundi 1er juin, la coquine Pentecôte va retarder l’éventuelle rentrée. Les conseils de classe de mes premières sont fixés par l’administration au lendemain, soit, si l’école reprend, le jour, exactement, des retrouvailles. Histoire sans doute de faire sauter les cours, pour ceux qui en auraient, à ce moment-là ? En fin d’après-midi, au lycée, ce n’est pas rare, même si ce n’est pas mon cas cette année.

Comment motiver nos élèves ? Que l’on s’étonne que je reçoive des messages comme celui de L. : « Bonjour madame j’ai effectivement eu un gros relâchement dans mes devoirs dernièrement, je n’avais plus aucune motivation et je n’arrivais pas à me mettre au travail, je n’est gardé le rythme que dans certaine matière et laisser de côté d’autre. Ma mère m’a fait comprendre que même si je ne retournerais peut-être pas en cours et que garder le rythme à la maison est difficile, il est important de continuer à travailler c’est pour cela que je vais vraiment essayer de faire des efforts et me remettre au travail à partir de cette semaine. Excusez-moi pour les travaux non rendu et merci de votre compréhension. » Ou T. : « Bonjour madame, tout va bien pour moi, merci. Le début était difficile pour s’organiser et trouver la motivation pour travailler, mais maintenant j’ai trouvé un rythme de travail. J’ai faits des fiches de révisions pour les textes de l’oral, et j’ai revu les siècles et les auteurs correspondants. Ce confinement a été une grosse remise en question sur mon travail. Bonne journée à vous »

S’ils doivent toujours passer l’oral entre le 26 juin et le 4 juillet, le ministre l’a répété, pas question de réunir plus de 15 élèves dans une même salle. En accordant 4 mètres 2 à chacun... Au mieux sera donc envisagée une semaine de cours tous les quinze jours pour chaque lycéen, soit, au maximum, huit heures de pseudo retour à la normale. Puis des épreuves, nouvelles – l’introduction d’une question de grammaire, notamment - avec barrière de plexi et masque. Situation qui risque d’être épique ! Injuste, surtout. Tous n’ont pas préparé l’épreuve de la même façon. Les élèves vivent dans une anxiété grandissante. Le fait de ne pas savoir ce qui les attend est pire, sans doute, que si on leur avait annoncé avec certitude soit l’annulation, soit le maintien de l’épreuve. Le point d’interrogation pèse bien plus lourd que le futur de l’indicatif. Je plains ces jeunes. Souvenez-vous de l’année de votre bac, imaginez pareil suspense... Même si tous ne travaillent pas d’arrache-pied, je voudrais pouvoir les soutenir davantage encore. Ils méritent une extrême bienveillance, car la situation, pour eux, est terriblement anxiogène.

Non pas à l’idée de souffrir du Covid. Ils savent que, statistiquement, même avec la fameuse maladie de Kawasaki, ils risquent peu. Mais leur virus à eux s’appelle « Bac ou pas bac ? », avec la variante « Contrôle continu ou épreuve orale ? »

Dans les deux cas, certains seront tristes, d’autres heureux. Et je trouve que cette indécision qui dure... leur est particulièrement féroce. Face à l’incertitude, le ministre de l’Éducation Nationale fait savoir aux élèves qu’il vaut mieux qu’ils révisent Phèdre plutôt que de regarder Netflix. Je n’ai pas la télévision, mais, franchement, j’aurais préféré élargir la culture générale de « mes » petits, plutôt que de les forcer à bachoter, en prévision d’une épreuve qu’ils ne passeront probablement jamais. (Et si elle n’est pas annulée, quelles consignes de notation aurons-nous ? L’an dernier, sans Covid, la contrainte en lettres était l’obtention de près de... 13/20 de moyenne pour les élèves scientifiques.)

Franchement, je m’interroge : le supplice de Blanquer connaîtra-t-il la même postérité que celui de Tantale ou celui de Sisyphe ?



Poiré 20 mai


(Lundi 18 et mardi 19 mai 2020)